
Un accident de la route ne laisse pas seulement des radios, des comptes-rendus opératoires et des rendez-vous médicaux. Il laisse aussi des nuits blanches, des douleurs qui s’installent, des gestes simples qui deviennent difficiles, des angoisses qui surgissent au moindre bruit de freinage. C’est exactement ce que le droit doit réussir à saisir à travers le poste des souffrances endurées. On parle ici de ce que la victime a vécu entre le jour de l’accident et la consolidation, ce temps long où le corps se répare, où l’esprit encaisse, où l’on apprend à composer avec l’incertitude.
Ce poste n'est pas toujours compris avec justesse et au sein du cabinet nous avons à cœur de ne pas le réduire à une “simple ligne” dans une proposition d’assurance. Et pourtant, l’indemnisation des souffrances endurées se construit, se prouve, se défend. Si vous laissez l’Expert ou l’assureur résumer votre parcours à quelques phrases, vous prenez le risque qu’une partie importante de ce que vous avez traversé soit minimisée. Ce texte vous explique la définition des souffrances endurées, la façon dont elles sont évaluées, et vous donne un exemple de souffrances endurées pour comprendre comment ce poste se traduit en indemnisation.
Souffrances endurées : définition et périmètre du poste

Les souffrances endurées correspondent à l’ensemble des douleurs physiques et morales subies par une victime entre l’accident et la date de consolidation du dommage. Il ne s’agit pas d’un ressenti “au hasard”, ni d’une formule vague destinée à faire joli dans un rapport. C’est un poste identifié, débattu, et chiffré, qui vise à prendre en compte ce que la victime a enduré pendant toute la phase de soins, d’hospitalisation, de rééducation, de complications éventuelles et de reconstruction progressive.
La période est essentielle. Avant la consolidation, la victime est dans un parcours actif : interventions, immobilisations, séances de kinésithérapie, pansements, douleurs aiguës, douleurs persistantes, fatigue extrême, dépendance, restrictions, impossibilité de dormir, stress lié à l’évolution médicale. Après la consolidation, d’autres postes prennent le relais pour traduire la permanence des séquelles, notamment dans l'indemnisation du DFP, déficit fonctionnel permanent. Mais attention au piège classique trop souvent tendu par les assureurs en charge de l'indemnisation : certains vouant “absorber” tout dans un seul poste, comme si l’on pouvait effacer des mois de souffrances au prétexte qu’il existe ensuite des séquelles. Non. Le temps d’avant consolidation a sa réalité propre, et il doit être reconnu.
Ce que recouvrent les souffrances physiques
Les souffrances physiques ne se résument pas à la douleur d’une fracture le jour J. Elles incluent l’ensemble des douleurs liées aux blessures et à leurs conséquences, mais aussi les douleurs induites par les soins eux-mêmes. Une opération, une réduction de fracture, un retrait de matériel, des soins infirmiers répétés, un pansement douloureux, une rééducation éprouvante, une immobilisation qui entraîne des douleurs diffuses, des troubles du sommeil, une perte d’appétit ou une fatigue permanente : tout cela a une place dans l’analyse.
Il faut aussi regarder la durée. Une douleur intense sur une période courte peut peser lourd, tout comme une douleur moins spectaculaire mais constante pendant des mois. Les dossiers sont remplis de victimes qui disent “ça va” parce qu’elles veulent avancer et qui, pourtant, ont vécu un quotidien de douleur banalisée. C’est précisément pour cela que ce poste existe : parce que la réparation ne doit pas dépendre de votre capacité à “tenir bon” en silence.
Ce que recouvrent les souffrances morales
Les souffrances morales sont souvent les grandes oubliées. Or un accident de la route ne blesse pas uniquement un os ou un muscle : il blesse la sécurité intérieure, la confiance, la stabilité, la vie sociale. La peur de reprendre le volant, les crises d’angoisse, le stress post-traumatique, la honte de dépendre des autres, l’impression de ne plus être soi-même, l’isolement, la perte de repères, la difficulté à se projeter… tout cela existe, et cela se vit pendant la phase de soins, parfois dès l’hôpital, parfois au retour à domicile, parfois au moment où l’on comprend que “rien ne sera comme avant”.
Ces éléments ne sont pas des détails. Le problème, c’est qu’ils ne s’imposent pas dans un dossier médical de la même manière qu’une radio. Si personne ne les décrit correctement, ils risquent d’être balayés d’un revers de main. Et lorsque l’assureur lit un dossier “silencieux” sur la dimension psychologique, il s’en sert pour tirer le poste vers le bas.
Comment se fait l’évaluation des souffrances endurées

L’évaluation des souffrances endurées repose sur une échelle chiffrée, généralement de 0 à 7. Derrière ce chiffre, il y a une appréciation médico-légale : l’Expert se prononce en tenant compte des lésions, du parcours de soins, du nombre d’interventions, des complications, de la durée de la rééducation, de la pénibilité du traitement, de la souffrance morale liée aux circonstances, et plus largement de l’intensité et de la durée de ce qui a été enduré.
Une phrase doit être dite clairement : ce n’est pas parce qu’un accident est “grave” sur le papier que l’évaluation sera automatiquement élevée et ce n’est pas parce que l’on vous voit marcher aujourd’hui que vos souffrances passées disparaissent. Le chiffre correspond à un vécu sur une période donnée. Et ce vécu doit être rendu lisible.
Le rôle de l’expertise médicale dans ce poste
L’expertise médicale suite à un accident de la route est le moment où ce poste se verrouille. Si, pendant l’expertise, la chronologie des soins est mal exposée, si les douleurs ne sont pas décrites, si les complications ne sont pas rappelées, si la dimension psychologique est laissée hors champ, alors le rapport risque de présenter un parcours “propre”, lisse, minimaliste. Et ensuite, lorsqu’il faut discuter avec l’assureur ou plaider devant un juge, on vous oppose le rapport : “l’Expert n’a pas retenu davantage”. Voilà comment un poste se fait minimiser.
À l’inverse, une expertise correctement préparée permet d’éviter la version édulcorée. Il ne s’agit pas d’en faire trop, ni de jouer un rôle. Il s’agit de dire les choses, entièrement et de les ancrer dans des éléments vérifiables.
Les pièces et repères qui pèsent dans l’appréciation
Le dossier médical est une colonne vertébrale, mais il ne dit pas tout. Les comptes rendus opératoires, les prescriptions, les certificats, les arrêts de travail, les séances de rééducation, les passages aux urgences, les traitements antalgiques, les complications infectieuses ou neurologiques, les hospitalisations répétées : tout cela construit la réalité de vos souffrances endurées.
Il existe aussi des repères simples que beaucoup de victimes ne pensent pas à garder, alors qu’ils sont pourtant édifiants :
- un carnet de douleur,
- des messages envoyés à des proches au moment des crises,
- des attestations décrivant la pénibilité du quotidien,
- des photos des immobilisations,
- des preuves du recours à des soins psychologiques.
Répétons-le, il ne s'agit pas de faire du “marketing” du dossier. C’est simplement une manière de ne pas laisser l’histoire être racontée par l’assureur à votre place.
Souffrances endurées : exemple après un accident de la route
Pour comprendre concrètement ce que recouvre ce poste, rien ne vaut un exemple de souffrances endurées. Prenons une situation plausible, sans la caricaturer.
Un automobiliste de 42 ans est percuté latéralement à une intersection. Il subit une fracture du bassin et une fracture du poignet. Il est hospitalisé, opéré du poignet, puis immobilisé. Pendant plusieurs semaines, il ne peut pas se déplacer sans aide, les douleurs sont importantes malgré les traitements, le sommeil est fragmenté, l’autonomie est réduite. Il doit apprendre à gérer la douleur au quotidien, l’humiliation de devoir demander de l’aide pour des gestes simples, et l’angoisse de ne pas savoir s’il récupérera complètement.
La rééducation s’étale sur plusieurs mois. Le poignet reste raide, la douleur revient à chaque effort, la reprise de la conduite est source d’anxiété. Sur le plan psychologique, la victime développe une peur marquée des intersections, évite certains trajets, sursaute au bruit d’un freinage et vit une irritabilité inhabituelle, avec un impact sur la vie familiale. La consolidation intervient plus tard, après une rééducation longue, parce que la récupération est lente et que des douleurs persistent.
Dans un tel dossier, l’Expert peut retenir un niveau de souffrances endurées qui reflète à la fois l’intensité des douleurs physiques et la durée du parcours, mais aussi la dimension morale, souvent invisibilisée si personne ne la met pas clairement sur la table. L’enjeu est d’empêcher que ce vécu soit résumé à “fracture + rééducation”, comme si tout le reste n’avait pas existé.
Ce que cet exemple montre sur la stratégie du dossier
Cet exemple met en lumière une règle simple : les souffrances endurées ne sont pas une prime automatique. Ce poste se gagne quand le dossier raconte la vérité, entièrement, et quand l’expertise ne se contente pas d’un survol. Ce que cherchent certains assureurs, c’est une lecture froide : une blessure, un acte, un délai, puis une somme. Ils ne voient pas l’humain, ou ils font semblant de ne pas le voir. Et lorsque la victime n’est pas accompagnée, elle a tendance à simplifier, à minimiser, à dire “ça va mieux” au moment même où l’on doit décrire ce qui a été vécu. On se retrouve alors avec un chiffre bas et un discours d’assurance qui affirme que c’est “cohérent”.
Pourquoi les assureurs minimisent souvent ce poste ?

Il faut bien voir que trop souvent l’assurance n’a pas pour mission de reconnaître votre souffrance. Elle a pour mission de limiter ce qu’elle paie. Et les souffrances endurées sont un poste où la marge de discussion est grande, parce qu’il s’appuie sur une appréciation, pas sur une facture. Ce poste est donc une cible facile. Si le dossier est incomplet, si la chronologie est floue, si la dimension psychique est absente, l’assureur s’engouffre dans l’espace laissé libre. Il propose une somme, puis il explique que “les tribunaux font comme ça”, que “c’est le barème”, que “ça couvre déjà le reste”. Et beaucoup de victimes finissent par se convaincre qu’elles n’ont pas le choix. C'est pour cela qu'il vous faut un conseil habitué à défendre les victimes d'accident de la route dans ce genre de situations.
Le piège de la banalisation du parcours de soins
La banalisation est l’arme la plus simple. Un parcours douloureux devient, sous la plume d’un payeur, une ligne : “hospitalisation, opération, rééducation, consolidation du dommage”. Vous n’êtes plus une personne, vous êtes un résumé. C’est aussi pour cela qu’il faut se méfier des discours qui vous incitent à signer vite. On vous fait croire que ce poste n’est “pas si important”, qu’il vaut “à peu près pareil pour tout le monde”. C’est faux. L’intensité, la durée, les complications, l’impact moral, la pénibilité des soins : tout varie.
Le piège du mélange entre souffrances endurées et séquelles permanentes
Autre "stratégie" courante : tout mélanger. On vous explique que puisque vous avez un déficit fonctionnel permanent, alors vos souffrances sont déjà “dans le paquet”. Ou l’inverse. Ou on glisse la douleur chronique dans un poste qui permet de l’écraser. Or le temps d’avant consolidation doit être réparé pour ce qu’il est : une période où l’on subit, où l’on souffre, où l’on se bat pour récupérer. Et le temps d’après consolidation doit être réparé pour ce qu’il est : la vie avec des séquelles qui restent. Ce sont deux réalités différentes, deux temps différents, deux logiques différentes.
Comment défendre correctement l’indemnisation des souffrances endurées ?
Défendre l’indemnisation des souffrances endurées, ce n’est pas chercher un chiffre “au hasard” ni réclamer un montant parce qu’on est en colère. C’est construire une démonstration sérieuse, lisible, cohérente, et la poser au bon moment. Le cœur de la stratégie, c’est de ne pas arriver à l’expertise les mains vides, et de ne pas laisser l’histoire être racontée par ceux qui payent. La victime doit pouvoir expliquer, sans honte et sans minimisation, ce qu’elle a traversé. Et le dossier doit pouvoir l’étayer.
Dire la vérité, complètement, sans se censurer
Beaucoup de victimes ont un réflexe de retenue. Elles ne veulent pas “se plaindre”. Elles ont peur de paraître faibles. Elles se disent que le médecin a “d’autres dossiers”. Elles résument, elles coupent, elles passent vite. C’est précisément là que le système se retourne contre elles. Les souffrances endurées demandent un récit précis, factuel, chronologique. Dire “j’ai eu mal” ne suffit pas. Dire quand, comment, combien de temps, avec quels soins, quelles complications, quelles limitations, quel retentissement psychologique, voilà ce qui permet une évaluation qui colle à la réalité. Ce n'est pas forcément évident pour tout le monde et l'équipe de votre avocat le sait bien. C'est la raison pour laquelle maître Régley s'entoure d'experts en matière de santé dans de nombreuses spécialités pour vous accompagner au mieux dans toutes ces démarches.
Faire le lien entre le médical et la vie quotidienne
Un dossier médical décrit des actes. La vie quotidienne décrit des conséquences. Entre les deux, il y a un fossé que l’assureur adore, parce qu’il s’y cache. Quand on parle de souffrances endurées, il faut relier les deux. Une immobilisation, c’est aussi l’impossibilité de dormir correctement. Une opération, c’est aussi la peur du bloc, la douleur des suites, l’angoisse de la complication. Une rééducation, c’est aussi l’épuisement, les douleurs répétées, la frustration. Ce lien, s’il est bien établi, empêche la lecture “technique” qui gomme tout le reste.
Ne pas laisser le dossier devenir un dossier “standard”
Le dernier point est simple : votre dossier n’est pas une statistique. Ce poste n’est pas un automatisme. Si vous acceptez qu’on vous traite comme un dossier “standard”, vous recevez une indemnisation standard, quelle que soit la réalité de ce que vous avez enduré. Une personne qui a beaucoup souffert mais "qui fait tout pour ne pas se plaindre", peut être (nettement) moins bien indemnisée qu'une personne qui a souffert comparativement beaucoup moins mais qui "ne s'en cache pas".
La définition des souffrances endurées n’est pas un concept abstrait. C’est une reconnaissance juridique d’une période de vie souvent violente, longue, parfois humiliante, et toujours marquante. Et si l’on veut que cette reconnaissance existe réellement, elle doit être portée, documentée, et défendue sans se laisser imposer une version diminuée de ce que vous avez vécu.
